La Constellation Familiale
par Stephan Schillinger
La Constellation Familiale : Une Scène Vivante Où l’Inconscient Prend Forme
Nous sommes tissés d’histoires qui ne commencent pas avec nous. Chacun hérite d’un passé qu’il n’a pas écrit, un champ d’influences invisibles qui jalonnent sa biographie. La plupart du temps, nous avançons sans percevoir ces fils, ces dynamiques qui nous relient à notre enfance, famille, ancêtres, à des événements traumatiques qui nous constituent, et finissent par nous diriger.
La constellation familiale est une tentative de spatialiser ces dynamiques, de les rendre visibles et accessibles à la conscience. Elle n’est pas un dogme, ni un modèle rigide de réparation, mais un espace d’exploration où se rejouent, s’explorent et s’expriment les dynamiques inconscientes qui nous animent.
Inventée par Bert Hellinger dans les années 1990, la constellation familiale a d’abord été pensée comme un outil de rétablissement de « l’ordre » du système familial. Mais ce cadre a souvent été critiqué pour son caractère rigide et patriarcal. Avec le temps, de nouvelles approches plus ouvertes ont émergé, notamment grâce à des figures comme Alejandro Jodorowsky, qui en ont fait un véritable « théâtre de l’âme ». Pour Jodorowsky, créateur de la métagénéalogie, cette dynamique qui s’anime sous nos yeux en constellation est l’expression d’une mémoire familiale profonde – une sorte d’inconscient, personnel, collectif, ou transgénérationnel, qui cherche à se manifester, à se libérer et à être vécu, traversé.
Aujourd’hui, grâce à des praticiens incontournables comme Eric Laudière, la constellation se perçoit moins comme une quête d’ordre, qu’un laboratoire d’intelligence collective où chaque participant — constellé, représentant ou témoin —, entre dans un jeu symbolique qui opère dans nos profondeurs. Un troisième courant, plus subtil plus profond, et presque plus « consciencieux ». Qui place dans le champ de la conscience les évolutions de notre société : les avancées sur le psycho-trauma, les découvertes en neurosciences, la déconstruction du patriarcat, le rapport à la différence et au consentement, etc.
Ces évolutions récentes restent encore souvent des « angles morts » dans nos psychés, angles morts que les nouvelles constellations vont mettre en lumière. C’est un phénomène de société dans lequel les constelleur.euse ont un rôle important et délicat à jouer, ce rôle implique une mise à jour de ses propres angles morts.
Un Jeu Qui Transforme : Spatialiser l’Inconscient
Au cœur de la constellation familiale, réside un principe simple mais puissant :
« Jouer comme des enfants, c’est-à-dire pour de vrai » — Eric Laudière.
Ce jeu sérieux devient une clé de transformation. Dans une constellation, les participants prennent place dans l’espace et incarnent, sans effort ni exagération, des figures — symboles, concepts, archétypes — de l’histoire du constellé. Le constelleur, qui peut être vu comme un facilitateur d’intelligence collective, s’abstiendra de savoir, pour laisser la place à l’exploration commune. Tout au plus, il maniera subtilement la voile du bateau pour lui faire prendre un vent favorable à la sécurité et à la confiance collectives.
Pour peu que l’on considère que le corps détient et véhicule des informations habituellement non traitées par l’ego — cette structure de défense et d’individualisation — ce qui se déroule en constellation ne relève ni du hasard ni de la mise en scène. En véritable creuset des émotions, le corps en mouvement dans l’espace, en relation avec les autres — et de problématiques dont l’étendue dépasse souvent le constellé par sa dimension archétypale ou universelle — capte et exprime des informations d’une rare pertinence. Il s’agirait de basculer d’une manière interprétative d’être au monde vers une dimension purement perceptive, où tout devient pertinent et révélateur. Rappelons que le corps ne ferait pas de différence entre le rêve et la réalité.
Cette proposition de mise en corps et en espace de l’inconscient permet d’accéder à une compréhension qui échappe habituellement aux mots, à l’analyse, au mental. L’espace devient alors un miroir, un théâtre, où se rejouent des dynamiques invisibles : une distance, une posture, un regard fuyant, une attirance, un lapsus, sont quelques exemples parmi une infinité de subtilités permettant d’explorer collectivement les ressentis de la personne constellée. Le symbole parle directement à l’inconscient, court-circuitant les résistances intellectuelles.
Le Théâtre de la Guérison : Croiser le Temps et l’Espace
Bien plus qu’une discussion sur la famille ou qu’une tentative de thérapie de groupe, la constellation propose une mise en scène où le temps et l’espace se croisent, où le passé dans le présent, en devenant plus tangible. En cela, elle rappelle les rituels anciens, où l’on convoquait les ancêtres pour réconcilier une lignée avec elle-même, où l’on se réunissait avec une même intention. Mais ici, pas de croyances figées, seulement une mise en forme qui propose, de rendre visible l’invisible, l’inconscient conscient, dans un esprit collectif d’exploration, de soutien, de tolérance, d’accueil, d’écoute.
Loin d’être une reconstitution figée du passé, la constellation est une exploration vivante, un espace où ce qui était bloqué peut se remettre en mouvement. L’essentiel ne réside pas dans la véracité possible des événements ou information qui émergent, mais dans leur impact sur la narration intérieure du constellé, indépendamment de leur vérifiabilité.
Les constellations n’ont rien de la voyance, elles ne prétendent pas prédire l’avenir ni révéler des vérités absolues. Ce qui importe, ce n’est pas si une représentation ou une information qui survient est “vraie”, mais l’effet qu’elle produit sur la personne : ce qu’elle fait émerger, ce qu’elle éclaire, ce qu’elle déclenche, et qui aurait terriblement besoin d’être ressenti. La constellation est un outil de prise de conscience et d’exploration collective, et ne peut en aucun cas se substituer à la réalité, ni la contredire.
Le Rituel : une forme symbolique de transformation
Le rituel est une mise en forme symbolique d’un passage, un acte codifié qui relie l’individuel au collectif, le visible à l’invisible, le présent à une mémoire transpersonnelle, archétypale. Il est ce cadre sécurisant dans lequel l’inconscient peut s’exprimer, et où le sens peut émerger sans être imposé. Loin d’être une simple répétition de gestes figés, le rituel est une scène sacrée — parfois modeste, parfois spectaculaire — où le langage du corps, de l’émotion et du symbole prend le pas sur celui du mental. En ce sens, chaque constellation familiale peut devenir ou revêtir une dimension rituélique: elle ne se contente pas de représenter une histoire, elle la traverse, la rejoue, la transforme. Elle propose une nouvelle manière d’habiter le temps, en réconciliant le passé et le présent dans un espace vivant de résonances et de présence. A une époque où les rites de passages et la dimension initiatique se désacralisent, les constellations permettent de se ressaisir collectivement de rites laïcs non dénués de spiritualité.
Les Représentants : Une Intrication Inévitable
Contrairement à une démarche individuelle, où l’on reste centré sur soi, la constellation engage plusieurs participants, et propose de vivre cette dimension collective inhérente à notre histoire. Il est croyance répandue qui repose sur l’idée qu’il faudrait absolument être le constellé principal pour espérer « guérison » ou transformation.
Ceux qui incarnent les rôles de la famille du constellé (les représentants), qu’il ou elle aura soigneusement choisi, ne sont pas de simples figurants. Ils sont inévitablement intriqués avec leur propre histoire, en résonnance « ce qui se joue », ne serait-ce que par la dimension transculturelle et universelles de certains sujets : parentalité, enfance, deuil, rupture, tristesse, joie, colère, abandon, rejet, trahison, etc.
En tant que représentant, ce que nous ressentons, ce qui nous traverse, fait écho à nos propres expériences et notre propre biographie. Ainsi, il n’est pas rare qu’un représentant découvre ou explore une facette insoupçonnée de sa propre histoire, voire traverse d’intenses émotions, potentiellement révélatrices ou libératrices, bien qu’il ne soit pas le sujet central de la constellation en question.
Ce qui fait de la posture du représentant une posture paradoxale : il est de fait à la fois impliqué et détaché, concerné et au service. Ce relâchement de l’attention, ce décalage, offre une disponibilité à “être traversé”, ouvre des espaces de libération et de compréhension souvent inaccessibles autrement. Beaucoup témoignent d’une clarté soudaine, d’un lâcher-prise inattendu, comme si l’acte d’être au service de l’histoire d’un autre offrait un accès privilégié à l’inconscient.
Les témoins, ceux qui ne sont ni constellés ni représentants, ne sont pas en reste. Ils constituent le troisième élément de ce ternaire universel, ils symbolisent l’humanité qui pose son regard sur ce qui se déroule, qui observe, non sans ressentir ce qui se joue pour d’autres êtres vivants.
Quelques grands principes éthiques
La popularisation croissante des constellations familiales, bien que positive pour leur visibilité, n’est pas sans risques. Faute d’un encadrement théorique solide et d’une recherche approfondie, cette pratique dont les racines plongent dans les premières quêtes de transcendance de l’humanité et de nos rituels originels, se trouve parfois confrontée à des dérives, des interprétations hâtives et des expériences hasardeuses. C’est pourquoi il apparaît indispensable de poser quelques grands principes éthiques.
Ainsi, en premier lieu, le consentement éclairé et la pleine responsabilité des participants doivent rester centraux, garantissant une participation libre et consciente. La confidentialité, comme second principe, est essentielle pour instaurer la confiance et préserver la dignité de chacun. De même, privilégier l’écoute du corps plutôt que de s’égarer dans les méandres d’interprétations mentales permet de rester au cœur de l’expérience vécue. Par ailleurs, respecter les croyances individuelles et maintenir un cadre strictement laïque assure l’inclusion et évite tout dogmatisme. Enfin, un principe majeur s’impose : aucune transformation véritable ne peut se produire sans sécurité. La plupart des psycho-traumatismes naissant d’une déconnexion, d’une solitude vécue ou perçue ; la constellation familiale, en recréant du lien et de la connexion authentique au sein du groupe, se veut un espace sécurisant propice à la transformation.
Ces fondements éthiques posent les bases nécessaires pour que les constellations familiales continuent à se développer harmonieusement, en offrant à chacun une voie vers la réconciliation et la reconnexion avec soi-même et son histoire.
Un Processus Non Dogmatique, Une Expérience à Vivre plus qu’à Comprendre
Contrairement aux premières approches des constellations, qui cherchaient souvent à rétablir un ordre “juste” dans les systèmes familiaux, les pratiques contemporaines reconnaissent que l’enjeu n’est pas d’imposer une structure, mais d’ouvrir des possibles. Il ne s’agit pas de valider une seule version du passé, mais de permettre à chacun de retrouver un rapport plus fluide à son histoire. En cela, la constellation familiale n’explique rien, elle propose ; elle ne cherche pas une vérité absolue, mais met en lumière une dynamique intérieure, subjective, opérante. Elle propose d’explorer les déterminants fondateurs constitutifs qui jalonnent notre histoire au moment où nous sommes plus perméables — l’enfance — tout invitant à vivre le lien a l’âme, au transcendant, cette dimension qui nous dépasse.
Elle n’est ni une méthode miracle, ni une solution magique, mais un espace d’expérimentation où chacun peut ressentir, dans son corps et dans son imaginaire, les fils invisibles qui tissent son histoire. Et en les ressentant par le biais de la constellation, il devient possible de les conscientiser, y réintroduire du mouvement, de l’espace, du sens, du lien.
Stephan Schillinger